01 mars 2026
Comédien, nommé directeur du théâtre Liberté en 2010 puis de la Scène Nationale Châteauvallon-Liberté, Charles Berling fera valoir ses droits à la retraite l’été prochain. Ce Toulonnais qui a fait ses études au lycée Dumont d’Urville, n’a jamais cessé de clamer son amour pour sa ville. Var Infos a recueilli ses confidences.

Charles Berling © Vincent Berenger - Châteauvallon-Liberté, scène nationale
“Réaffirmer la dimension danse de Châteauvallon”
Var Infos : Le festival d’été 2026 de Châteauvallon a été dévoilé, quelle ligne artistique souhaitez-vous affirmer cette année ?
Depuis quelques années, nous voulons réaffirmer la dimension danse du festival d’été. Historiquement, c’est l’ADN de Châteauvallon : de grands ballets présentés dans l’amphithéâtre, beaucoup de danse. Nous continuons donc dans cette direction. Il y aura un peu moins de théâtre, moins de musique, pour mieux montrer ce qui se fait de grand, de beau et de fort aujourd’hui dans la danse contemporaine
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Lancement de saison 11 juin 2025 © Vincent Berenger - Châteauvallon-Liberté, scène nationale-
Var Infos : Cette programmation contient-elle des points forts ?
Cette édition est particulière, puisque nous allons accueillir à quatre reprises le Tanztheater Wuppertal, le ballet de la mythique Pina Bausch. C’est une chorégraphe qui a profondément marqué la fin du XXe siècle. Sa troupe continue de faire vivre ses œuvres, malgré sa disparition. Il est essentiel, même si le spectacle vivant est par nature éphémère, de continuer à présenter les grandes chorégraphies du siècle. Pina Bausch a bouleversé des générations. Elle a opéré un tournant dans la danse contemporaine en mettant en scène des corps qui n’étaient pas uniquement dans la virtuosité, en créant un dialogue entre théâtre et danse, en rendant cette dernière plus hybride. Nous travaillons à accueillir cette troupe depuis quatre ans : c’est une grande compagnie, donc un projet d’envergure.
Var Infos : Concernant les autres événements ?
Comme chaque année, nous collaborons étroitement avec l’Opéra de Toulon, actuellement en travaux. Il ouvrira le festival avec Madame Butterfly. C’est une œuvre qui résonne particulièrement à Toulon : même si l’action se déroule au Japon, la présence des navires militaires dans l’intrigue fait écho à notre rade. Nous accueillerons également deux grands chorégraphes : Mourad Merzouki et Hervé Koubi.
Merzouki appartient à cette génération qui a fait entrer le hip-hop, né dans la rue, dans les institutions de la danse contemporaine. C’est un artiste extrêmement populaire, capable de remplir des salles de 5 000 à 6 000 places. Il incarne la diversité et le dynamisme de la danse française.
Quant à Hervé Koubi, il travaillera avec le Ballet de l’Opéra de Tunis autour de la figure de Carmen, qu’il revisite pour interroger la puissance féminine. Là encore, il s’agit de montrer l’ouverture méditerranéenne et internationale de notre programmation.

Lancement de saison 11 juin 2025 © Vincent Berenger - Châteauvallon-Liberté, scène nationale
“Nous avons oeuvré au désenclavement culturel de Toulon”
Var Infos : Châteauvallon et le Théâtre Liberté sont labellisés Scène nationale depuis onze ans. Avec le recul, quel regard portez-vous sur cette reconnaissance et sur l’évolution du projet artistique depuis votre arrivée à la direction ?
Je suis à la direction depuis 2010. J’ai d’abord partagé cette responsabilité avec Michaël Bugdahn, puis j’ai pris la direction de Châteauvallon-Liberté en 2020. Pour moi qui ai commencé le théâtre à Toulon à quatorze ans, revenir dans ma ville d’enfance pour créer cette Scène nationale a été un immense bonheur. À l’époque, Châteauvallon n’existait que l’été. Aujourd’hui, Toulon n’est plus la « petite fille pauvre » entre Nice et Marseille. Elle est devenue une métropole culturelle à part entière. Nous avons participé à ce mouvement, aux côtés d’autres institutions fortes. Nous avons œuvré au désenclavement culturel de la ville. Aujourd’hui, les artistes nationaux et internationaux sont heureux de venir à Toulon et de constater la vitalité de sa vie culturelle.
Var Infos : Diriger une Scène nationale suppose un équilibre entre exigence artistique, ouverture au public et ancrage territorial. Comment travaillez-vous cette relation avec les publics varois et les acteurs locaux ?
Une Scène nationale a un devoir de soutien envers les artistes locaux. Nous accompagnons de nombreuses compagnies régionales et métropolitaines. Mais notre mission ne se limite pas à la programmation. Nous menons un travail quotidien avec les écoles, collèges, lycées, les habitants des quartiers, les hôpitaux, notamment Sainte-Musse, la Marine nationale, les pêcheurs, les entreprises du territoire. Cela fait partie intégrante du service public. Une Scène nationale n’est pas au-dessus du lot ! Elle appartient à tous. J’assimile notre mission à celle de l’Éducation nationale ou de l’hôpital : nous apportons une dimension émancipatrice et citoyenne. La culture, ce n’est pas seulement l’économie ou le divertissement, c’est aussi le rêve, la pensée critique, la spiritualité.
“Entre nostalgie et désir d’avenir, j’ai choisi mon camp”
Var Infos : Votre attachement à Toulon et au Var est connu. Qu’est-ce que ce territoire vous inspire ?
C’est une terre d’histoire, un carrefour des cultures méditerranéennes, grecques, romaines et bien d’autres. Récemment, lors de travaux à l’arsenal, des vestiges antérieurs à la période grecque ont été découverts. Cela montre la profondeur historique de cette région. Je suis profondément attaché à la lumière méditerranéenne. J’ai joué Ulysse avec passion, car l’histoire de la Méditerranée me traverse. Ma famille est issue des Pieds-Noirs, je connais l’autre rive, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie. Même si mon nom vient en partie du Danemark, je me sens profondément méditerranéen. Je pratique aussi la voile, qui me permet d’aller à Palerme en Italie, en Espagne, de naviguer au cœur de cette culture commune. Je crois que l’histoire construit une humanité mêlée, dialoguante. C’est ce que nous cherchons à faire à Châteauvallon : faire dialoguer le Palais national de Tunis avec une grande artiste allemande comme Pina Bausch. Voilà ce qu’est la culture.
Var Infos : Dans un contexte international particulier, quel avenir imaginez-vous pour Châteauvallon-Liberté ?
Les enjeux du service public sont majeurs aujourd’hui. Pour moi, ils sont essentiels. Je suis fils de médecin de la Marine : la République et la Nation se défendent par le service public.
Nous avons célébré les soixante ans de Châteauvallon à travers le regard des enfants. Nous leur avons dit : il y a les soixante ans passés, et les soixante à venir. J’espère que cette génération s’emparera de cet outil démocratique, destiné à toutes et à tous.
Il existe des forces puissantes qui défendent d’autres modèles, plus marchands. C’est un combat de valeurs. Nous avons récemment projeté un film sur Ernest Renan, dont la définition de la nation est magnifique et trop oubliée. Nous sommes à un tournant, un peu comme dans les années 1930 : des forces opposées s’affrontent, entre nostalgie du passé et désir d’avenir. Moi, j’ai choisi mon camp : celui de la République, du service public et de la culture partagée.
Conrad EBERHAERD





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