Patricia Ricard : « La génération des solutions est déjà là »

L’Institut océanographique Paul Ricard célèbre cette année ses 60 ans. Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru depuis sa création par votre grand-père Paul Ricard et le docteur Alain Bombard ?

Patricia Ricard : "Je porte sur cette aventure un regard réconfortant, parce que nous voyons que les choses avancent malgré tout et que certaines solutions fonctionnent.

Lorsque l’Institut a été fondé en 1966, après trois années de mobilisation de mon grand-père Paul Ricard, il n’était pas seul. À ses côtés figuraient notamment Alain Bombard, des proches de Paul-Émile Victor et plusieurs pionniers qui comptaient parmi les premiers lanceurs d’alerte environnementaux. Ils se mobilisaient alors contre les rejets des fameuses boues rouges au large de Cassis.

Depuis, beaucoup de chemin a été parcouru. Les élus ont davantage conscience des enjeux, les citoyens sont mieux informés et la confiance accordée à la science a progressé. L’Institut océanographique Paul Ricard demeure l’un des rares exemples de mécénat scientifique durable. Notre mécène historique, la société Ricard devenue Pernod Ricard France, accompagne depuis soixante ans les chercheurs dans leurs travaux consacrés à la protection du littoral et de la vie marine.

C’est finalement un message porteur d’espoir."

 

L’Institut est né d’un combat contre la pollution marine. Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels la Méditerranée est confrontée ?

Patricia Ricard : "La Méditerranée est souvent présentée comme un petit océan modèle, révélateur des impacts des activités humaines sur les écosystèmes marins.

Le principal défi aujourd’hui est le changement climatique. La Méditerranée se réchauffe et, lorsqu’elle se réchauffe, elle perd de l’oxygène. Les organismes marins en souffrent. Certaines espèces peuvent migrer vers des eaux plus profondes ou remonter vers le nord. D’autres, comme les gorgones qui composent les habitats coralligènes, restent fixées et subissent un important stress thermique pouvant aller jusqu’au blanchissement.

Nous devons désormais protéger simultanément l’océan, le climat et la biodiversité.

À l’Institut, nos plongeurs réalisent des inventaires de biodiversité, des prélèvements d’ADN environnemental, des analyses bioacoustiques et des cartographies 3D des fonds marins. Aujourd’hui, un plongeur embarque avec lui un véritable laboratoire scientifique.

Toutes ces données alimentent ce que nous appelons l’« Ocean Data ». Elles nous permettent de mieux comprendre les effets du changement climatique, du bruit sous-marin ou encore des différentes formes de pollution.

Pour améliorer la situation, il faudrait renforcer les aires marines protégées, créer davantage de corridors biologiques entre elles et réduire le bruit sous-marin généré par les ferries, les cargos, les bateaux de plaisance ou les jet-skis. Ce bruit a notamment des conséquences importantes sur les cétacés.

Nous devons aussi comprendre que chaque activité humaine a un impact sur le milieu marin. L’océan est pourtant notre meilleur allié contre l’accélération du changement climatique.

Les résultats existent, mais nous devons accélérer. C’est véritablement une course contre la montre."

Dans le Var, vous travaillez notamment avec le Parc national de Port-Cros. Comment se traduit cette collaboration ?

Patricia Ricard : "Nous collaborons avec le Parc national de Port-Cros mais également avec le Parc national des Calanques.

À Port-Cros, nous travaillons notamment sur le suivi de la grande nacre (Pinna nobilis), un coquillage emblématique de la Méditerranée pouvant atteindre près d’un mètre de hauteur et vivre plus de soixante ans.

Cette espèce joue un rôle essentiel puisqu’elle filtre l’eau et contribue à la qualité des écosystèmes. Sa coquille constitue également une véritable archive environnementale permettant d'obtenir des informations sur les conditions passées du milieu.

Malheureusement, la grande nacre connaît aujourd’hui une mortalité massive provoquée par un parasite dont le développement a été favorisé par l’augmentation des températures de la Méditerranée.

Nous avons identifié dans l’étang de Thau une population présentant une résistance potentielle à ce parasite. Des individus sont actuellement étudiés dans nos laboratoires afin de vérifier cette résistance. Si les résultats se confirment, nous pourrons nourrir un réel espoir de sauvegarde de l’espèce.

La grande nacre est une espèce strictement méditerranéenne. On la retrouve de l’Espagne jusqu’à l’Italie, principalement dans les herbiers de posidonie. Comme toutes les espèces fixées, elle est particulièrement vulnérable aux changements environnementaux mais aussi aux ancrages des bateaux."

 

©Alexis Rosenfeld - IOPR 1

Quels sont les projets qui vous rendent aujourd’hui particulièrement fière ?

Patricia Ricard :"Deux projets me tiennent particulièrement à cœur.

Le premier est l’Océanorama, que nous venons d’inaugurer. Nos anciens aquariums, ouverts en 1972, étaient devenus obsolètes. Nous avons choisi d’imaginer une nouvelle manière de faire découvrir le monde marin.

L’Océanorama propose un cabinet de curiosités conçu par le scénographe Julien Pestel ainsi que des ateliers de découverte destinés aux familles. Les visiteurs peuvent observer le plancton au microscope, découvrir la posidonie, écouter des sons sous-marins grâce à la bioacoustique ou encore mieux comprendre les différentes espèces marines.

L’objectif est simple : transmettre le goût de la connaissance.

Le second projet se déroule en Afrique, en partenariat avec la Fondation Veolia. Il s’intitule « Ar Jeeguen  Aar Aduna » ce qui signifie « sauver la vie, sauver les femmes ».

Il concerne des femmes dont les maris pêcheurs ont perdu leur activité à la suite de l’effondrement des ressources halieutiques provoqué notamment par la pêche industrielle et illégale.

Nous les avons accompagnées dans la mise en place de systèmes associant maraîchage et élevage de poissons. Les poissons enrichissent naturellement l’eau utilisée ensuite pour les cultures. Les récoltes sont meilleures, la qualité nutritionnelle progresse et les bassins piscicoles deviennent également une forme d’épargne pour ces familles qui n’ont pas toujours accès au système bancaire.

Nous avons commencé il y a sept ans avec une seule ferme. Aujourd’hui, il en existe quatre et les chercheurs de l’Institut continuent d’accompagner ces femmes dans le développement de leurs activités.

C’est un projet scientifique, mais avant tout profondément humain."

 

Soixante ans après sa création, quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations ?

Patricia Ricard :"Je suis convaincue que nous assistons à l’émergence d’une véritable génération des solutions.

Lorsque j’étais enfant, nous parlions surtout de pollution. Aujourd’hui, les jeunes parlent davantage de solutions. Ils sont créatifs, engagés et capables d’inventer de nouveaux modèles.

Mon premier message est donc simple : les solutions existent. Il faut les chercher en s’inspirant de la nature. Les approches fondées sur la nature, le biomimétisme ou les solutions bio-inspirées constituent des pistes extraordinaires. La nature possède encore de nombreuses réponses à nous apporter.

Le second message repose sur ce que j’appelle le « carré magique ».

Pour réussir la transition écologique, il faut faire travailler ensemble quatre piliers : la science, le monde économique, la société civile et les institutions.

La science doit éclairer les décisions. Les acteurs économiques doivent transformer leurs pratiques. Les associations, les médias et les syndicats jouent un rôle essentiel dans l’appropriation des enjeux par la société. Enfin, les institutions doivent adapter les réglementations à l’état des connaissances scientifiques.

Nous avons besoin de cette coopération entre tous les acteurs.

Travailler ensemble et rechercher des solutions : voilà ce qui me donne confiance pour l’avenir.

Cet été, l’Institut invite les familles à explorer les Embiez

À l’occasion de ses 60 ans, l’Institut océanographique Paul Ricard propose tout au long de l’été une série d’animations destinées à sensibiliser petits et grands à la richesse du monde marin.

Au programme :

 

 

 

Une programmation pensée pour tous les âges, avec une ambition simple : transmettre le goût de la découverte et faire naître de nouvelles vocations pour la protection du vivant.