Le goût d’entreprendre comme une seconde nature.

Stéphane Lelièvre fait partie des personnalités importantes de notre département. Enfant de la DDASS, il a réussi un parcours hors-norme. Un restaurant de 14 couverts à l’âge de 19 ans, patron de restaurants et d’hôtels les plus huppés de la métropole toulonnaise, un petit détour rugbystique en tant que coprésident du Rugby Club Toulonnais, et à la tête aujourd’hui du Grand Hôtel des Sablettes à la Seyne-sur-mer. Quarante ans de travail, d’efforts et une vision lucide sur l'avenir du département.

 

Stéphane Lelièvre© photo_ Gilles Perbal

Stéphane Lelièvre, vous avez commencé avec presque rien. Qu’est-ce qui a construit l’entrepreneur que vous êtes aujourd’hui ?

On n’avait moins que rien ! (rires). Avec Sandrine, ma future épouse, on s’était connus à l’école hôtelière. On a repris un snack à Carqueiranne, Le Marmiton, pour en faire Les Pins Penchés. On avait 14 places, 14 serviettes, 14 assiettes… On lavait les serviettes à la main entre deux services et on se débrouillait comme on pouvait. Ce furent des années difficiles, mais de très belles années parce qu’elles nous ont construits et nous ont rendus résilients au travail, à l’effort, au courage. Et surtout, on n’a jamais oublié d’où l’on venait.

 

Photo Grand Hote Les Sablettes© photo_ Gilles Perbal

Simple restaurateur et désormais entrepreneur, c’est un parcours réussi, non ?

Vous savez, dans une carrière d’entrepreneur, les décisions clés sont celles qui permettent de monter dix marches d’un coup. Agrandir le premier restaurant, racheter notre principal concurrent puis surtout, transférer le restaurant “Les Pins Penchés” de Carqueiranne au Cap Brun à Toulon. Là, c’était une énorme marche financière et professionnelle. Les grandes décisions, ce sont souvent celles où les gens autour de vous disent : “Il est fou, ça ne marchera jamais ! “

 

Pensez-vous que le contexte actuel vous permettrait une telle réussite ?

Absolument pas. Ce serait totalement impossible. Nous étions dans un pays où l’entrepreneuriat représentait une énorme liberté. Aujourd’hui, nous sommes passés d’un travail de liberté à un travail d’autorisation. Je passe 90% de mon temps dans l’administration de l’entreprise : droit du travail, urbanisme, réglementations… Il faut évidemment des règles, notamment pour la sécurité des personnes, la sécurité incendie ou alimentaire. Mais l’accumulation des normes finit par empêcher d’être créatif. Avant, mon métier était de créer, d’avoir des idées, d’innover. Aujourd’hui, une grande partie consiste à gérer des obligations. Je ne me plains pas, mais c’est dommage parce que cela empêche d’avancer.

 

Il y a vingt ans, vous participiez avec Mourad Boudjellal au début d’une aventure qui allait transformer le RCT, tous deux coprésidents avant que vous ne rendiez votre tablier. Que retenez-vous de cette période ?

Il faut rendre à César ce qui appartient à César : les heures glorieuses du RCT, c’est Mourad Boudjellal. À l’époque, Éric Champ était venu me voir pour m'expliquer que le club était en déficit et risquait une rétrogradation administrative. Je n’avais pas les moyens, ni les ambitions pour porter seul un tel projet, mais j’ai pensé à Mourad. Au départ, il m’a dit : “Jamais de la vie !”.  Les discussions ont duré trois semaines. Finalement, il a accepté à condition que je sois coprésident avec lui. Lui devait gérer le sportif et la presse, moi la billetterie, les abonnements, le marketing, le commercial… Nous avions surtout envie de rendre quelque chose à Toulon. Moi, j’étais un enfant de la DDASS, j’avais grandi ici dans des familles d’accueil extraordinaires. Mourad avait lui aussi son histoire. Nous avions réussi et nous nous sommes dit : faisons quelque chose pour notre ville.

 

Pourquoi avez-vous fini par démissionner ?

Mourad est allé extrêmement vite et j’ai préféré me retirer. Ce qu’il a accompli est extraordinaire : trois fois champion d’Europe, champion de France… Mourad est un homme clivant : on l’adore ou on le déteste, mais celui qui a fait mieux que ce qu’il a fait peut venir me voir ! Nous ne nous voyons plus régulièrement aujourd’hui, mais nous ne sommes absolument pas en froid. Il est brillant, brillantissime.

 

Votre parcours est aussi marqué par des actes de solidarité…

Ce n’est pas dans un coin de ma tête, c’est en plein milieu du front ! Les Dîners de Chefs ne se sont jamais arrêtés. À Toulon, avec “Les Pins Penchés” et “le Grand Hôtel des Sablettes”, nous avons pu récolter jusqu’à 100 000 euros sur une soirée. L’événement s’est ensuite déplacé à Cannes où, aujourd’hui, il peut rapporter 500 000 euros. J’avais lancé cette idée avec les chefs du coin, avant d’en parler à Alain Ducasse qui m’a dit : “Banco, vas-y !”. Nous sommes passés de quelques villes à une opération nationale. Aujourd’hui, cela représente un million de repas servis à des personnes dans le besoin. Cette solidarité peut aussi prendre d’autres formes. Après le Covid, j’ai lancé les feux d’artifice des Sablettes. Je les finance et ils réunissent aujourd’hui jusqu’à 30 000 personnes. Du plus riche au plus pauvre, du plus jeune au plus vieux, c’est très égalitaire et ça me va bien.

Photo Grand Hotel Les Sablettes© photo_ Gilles Perbal

Avec “le Grand Hôtel des Sablettes”, vous êtes à la tête d’un établissement de tourisme haut de gamme… ce type de tourisme a-t-il un avenir dans notre département ? 

Je pense que le tourisme varois peut devenir le tourisme du XXIème siècle. Les voyageurs recherchent de plus en plus, des expériences, du calme, des lieux où ils peuvent se ressourcer et être en communion avec la nature. Et finalement, le retard que nous avons pris peut devenir une force : ici, beaucoup de choses restent encore à créer. Des établissements comme le “Hameau des Pesquiers” correspondent à cette nouvelle hôtellerie, avec davantage de sens et de profondeur. Je suis persuadé que le Var aura, en 2035 ou 2040, un tourisme beaucoup plus fort encore. Nous possédons quelque chose d’extraordinaire, mais parfois nous ne nous en rendons même plus compte.

     Conrad Eberhaerd-Crédit Photo Gilles Perbal